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Les pesticides, cette panacée devenue poison

Publié le 30 juillet 2018 dans Le Point.fr

L’invention de ces produits devait éviter à l’humanité la famine, ils menacent aujourd’hui la biodiversité et les sols. Comment en sortir ?

Épandage de pesticides
Les agriculteurs peinent à imaginer leur travail sans ces intrants dont ils sont devenus dépendants.
© PHILIPPE HUGUEN / AFP

Les dommages provoqués par l’utilisation massive des pesticides sont un des problèmes majeurs de l’écologie contemporaine. On n’en finit pas de constater les dégâts provoqués par cette technologie, aussi bien sur les populations d’abeilles et d’oiseaux que sur les agriculteurs soumis eux-mêmes aux épandages toxiques. D’où la pression mise par les associations de protection de la nature pour obtenir des gouvernements des lois interdisant leur utilisation sur les champs et les prairies.

Il est intéressant de prendre quelque recul sur cette histoire pour bien l’insérer dans son contexte historique.

La famine de l’an 2000

Je me souviens de la période de mes études aux États-Unis dans les années 60. On y parlait de la révolution verte, expression qui revêtait alors un sens bien différent de celui qu’on lui donnerait aujourd’hui. Plusieurs biologistes, au courant de la situation de la production de céréales à l’échelle mondiale, prédisaient l’évènement d’une pénurie grave pour la fin du XXe siècle, en particulier dans les pays asiatiques, impliquant des centaines de millions de morts par manque de nourriture. On parlait alors du spectre de la famine mondiale de l’an 2000.

C’est pour répondre à cette catastrophe à venir que des biologistes ont mis au point une panoplie de pesticides. Tout cela a pris place dans un grand mouvement humanitaire où de nombreuses universités étaient actives, en particulier le département d’agriculture de l’université Cornell, dans l’État de New York, qui abritait le département de physique où j’étudiais moi-même. Ce projet et l’espoir qu’il nourrissait étaient bien connus et bien partagés sur l’ensemble du campus et faisaient notre fierté. Avec quelque raison puisque la famine mondiale a pu ainsi être largement évitée par l’augmentation prodigieuse du rendement des récoltes (bien qu’elle ait durement sévi, mais pour des raisons différentes, dans certains pays comme le Niger et l’Érythrée).

Le désespoir paysan

Mais, comme on pouvait s’y attendre, cette révolution verte n’a pas eu que des effets positifs. Aujourd’hui, nous en payons le prix par les ravages qu’elle a exercés, et exerce encore, sur la faune et la flore, en particulier celle des sols avec les résultats catastrophiques que nous observons, et également dans les eaux côtières, où des proliférations d’algues toxiques sont dues aux excès d’usage des engrais azotés …

L’impact de cette situation sur les producteurs fermiers s’est fait sentir d’abord par les qualificatifs de pollueurs qui leur sont, plus ou moins tacitement, attribués. Et ensuite par les perspectives de baisse de rendements qui pourraient résulter de l’interdiction de ces pesticides. En conséquence, on déplore aujourd’hui une augmentation du nombre de suicides chez les fermiers acculés à la faillite par l’augmentation continue du coût des intrants dont ils dépendent, alors que le prix de leurs productions continue globalement à diminuer.

Éviter le radicalisme

Aussi, comme dans toutes les affaires humaines, il faut considérer l’existence et le bien-être de toutes les personnes impliquées. L’association à laquelle je participe en tant que président d’honneur se nomme Humanité et Biodiversité. Ce double titre nous amène à éviter tout radicalisme qui reviendrait à ne pas mettre sur le même pied ces deux entités.

D’où notre position qui consiste :